« En Afrique, la Russie est en retard sur les Occidentaux et les Asiatiques »

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Représentant spécial du président Vladimir Poutine pour le Moyen-Orient et l’Afrique, le vice-ministre Mikhail Bogdanov était l’invité du forum de Rhodes organisé par l’Institut du dialogue des civilisations, les 5 et 6 octobre. Il revient sur le retour de la Russie en Afrique.

La Croix : à l’époque soviétique, l’URSS était très présente en Afrique en affichant sa proximité idéologique avec de nombreux états. Comment s’organise aujourd’hui votre retour sur le continent ?

Mikhail Bogdanov : Nous étions bien positionnés en Afrique jusqu’à la fin de l’URSS. Aujourd’hui, oui, la Russie se montre de plus en plus présente, en fonction des opportunités et des attentes de nos partenaires. De nombreux Africains n’ont pas oublié leurs relations avec la Russie et notre soutien apporté durant la période des indépendances. Nous pouvons nous appuyer sur un réseau d’ingénieurs, de professeurs, de responsables politiques, de policiers et de militaires formés en Union soviétique. Si beaucoup de pays restent dépendants économiquement des anciennes puissances coloniales, ils s’efforcent de diversifier leurs partenaires et de les mettre en compétition.

Quels sont les intérêts de la Russie en Afrique ?
M. B. : Il existe en Afrique un marché de l’armement pour lequel l’industrie russe est très compétitive. Nous voulons aider nos partenaires à développer leurs capacités militaires, ce qui passe par l’entretien d’équipements acquis à l’époque soviétique ou la fourniture de matériels plus modernes. Nos entreprises ont également un savoir-faire en matière d’industrie minière. Par ailleurs, nous avons proposé à plusieurs nations africaines de transformer leurs dettes héritées de l’Union soviétique en investissements. Cela peut passer par des droits d’exploitation (NDLR : pour les entreprises russes) dans les secteurs du gaz, du pétrole, de l’agriculture, de l’énergie, de la pêche, des métaux. En parallèle, nous avons effacé 20 milliards de dollars de dettes hérités de l’URSS. Enfin, nous renforçons notre aide humanitaire.

Vous avez signé plusieurs accords militaires avec des pays qui sont par ailleurs des alliés traditionnels de la France. Êtes-vous en train de supplanter la France ?
M. B. : Je n’ai pas l’impression que ces pays sont devenus subitement antifrançais. Je précise d’ailleurs que nous soutenons depuis le début l’intervention française dans le Sahel. Nous sommes prêts à travailler avec tous les gouvernements qui le souhaitent, quels que soient leur idéologie ou leur système politique. À l’inverse des États-Unis, nous n’imposons pas nos règles à nos partenaires africains. Quant à la France, elle est présente dans de nombreux pays et c’est le droit souverain des Africains de lui octroyer ou non des bases militaires.

Projetez-vous d’en construire une à votre tour ?
M. B. : Pour l’heure, nous n’en disposons pas. Pendant des années, nous avons négocié avec Djibouti l’accès à une station de ravitaillement pour deux avions de reconnaissance contre la piraterie. Il nous a finalement été proposé un lieu loin de la ville et des bases françaises, américaines et chinoises. Pour des questions de coût et de logistique, nous avons décliné cette offre. Nous pensons néanmoins que face à la menace terroriste et djihadiste, il faut unir nos efforts.

Aujourd’hui, la Russie est devenue incontournable en Centrafrique au point de pousser à un règlement du conflit, parfois en parallèle de l’Union africaine. Qu’avez-vous retenu des efforts et des échecs de la France ?
M. B. : Nous n’avons pas étudié en profondeur ce qui a été fait par la France. Nous avons des contacts avec tous les partis en présence, avec l’objectif d’aboutir à un dialogue national. Le président centrafricain s’est rendu à deux reprises en Russie pour demander à Vladimir Poutine un soutien militaire contre les groupes extrémistes. Nous disposons de 170 conseillers militaires sur place. Ils participent à la formation de l’armée locale mais ne combattent pas.