Le grand retour de la Russie en Afrique

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Armements, annulation de dettes, accords de coopération militaire et industrielle, la Russie veut renforcer sur tous les fronts sa présence en Afrique, a déclaré le représentant spécial du président Poutine pour cette région et le Moyen Orient.
L’occasion était trop belle pour exposer la vision de la Russie en Afrique : un sommet organisé sur l’Afrique dans le cadre du Forum de Rhodes du Dialogue of Civilizations (DOC), un institut de recherche créé à Berlin par Vladimir Iakounine, un proche de Vladimir Poutine.

En fin de semaine dernière, devant le Premier ministre guinéen, Ibrahim Kassory Fofana, et l’ancien président malien Dioncounda Traoré ainsi que la Ghanéenne Samia Nkrumah, présidente du centre pour le panafricanisme, Mikhail Bogdanov, le représentant spécial du président Poutine pour le Moyen Orient et l’Afrique, a affirmé que la communauté internationale devait « respecter et écouter l’avis des pays africains », surtout quand il s’agit de lutte contre le terrorisme et l’Islam radical. Son objectif est clair : défendre le grand retour de la Russie sur le continent africain.

« La Russie veut non seulement rétablir la situation qu’elle avait mais aussi accroître ses relations avec l’Afrique, dans un respect mutuel », a-t-il dit samedi lors d’un entretien en marge du forum. Certes, concède le vice-ministre des Affaires étrangères russe, son pays est « en retard et arrive après les Européens, les Américains et les Asiatiques ».
Mais, pour le responsable, il est clair que l’amélioration de la situation en Russie après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, a ouvert des « opportunités » en politique étrangère. Un des avantages mis en avant par le ministre est l’aide apportée aux pays africains lors de leur indépendance à la fin de la période coloniale.

Un acteur encore petit par rapport à la Chine
Mais face à une Chine qui désormais est le principal partenaire commercial de l’Afrique devant les Etats-Unis et qui a déjà investi quelque 125 milliards de dollars sur le continent, selon des estimations publiées par le « Financial Times », et vient de promettre 60 autres milliards, la Russie reste encore un partenaire relativement petit. Dans un geste, la Russie avait décidé, il y a un an, d‘ annuler 20 milliards de dollars de dettes pour certains pays africains, a rappelé Mikhail Bogdanov. Pour d’autres pays qui ont encore une dette, a-t-il suggéré, il s’agit de proposer des annulations contre investissements, dans l’énergie, les ressources naturelles (pétrole, gaz, métaux, minerai). En outre, a-t-il dit, l’agriculture en Afrique offre aujourd’hui de « bonnes opportunités ».

Mais l’un des secteurs importants pour le ministre est l’armement. « Dans ce domaine, la Russie est extrêmement compétitive », a-t-il affirmé. De plus, beaucoup de pays africains possèdent encore des armes de l’époque soviétique, a-t-il rappelé. Outre la volonté de conclure des accords de coopération industrielle, la Russie a ainsi conclu des accords militaires avec la République démocratique du Congo et la République Centrafricaine.
La Russie a déployé 175 conseillers militaires en RCA

Si en Syrie, la Russie a actuellement deux bases militaires, « provisoires » selon lui, elle n’a pas de déploiement militaire permanent en Afrique. La Russie, a-t-il affirmé, n’avait d’ailleurs pas pu obtenir l’autorisation pour une station de ravitaillement à Djibouti pour deux avions de reconnaissance maritime destinés à l’opération multilatérale de lutte contre la piraterie dans l’Océan indien. En revanche, il a confirmé la présence de quelque 175 conseillers militaires et formateurs russes en RCA (République Centrafricaine) , en accord avec le gouvernement de Bangui.

Pour le ministre, la disparition récente de trois journalistes russes en Centrafrique qui enquêtaient sur la société militaire privée russe Wagner, est un « malheureux exemple » de journalistes partis dans un pays en guerre sans obtenir au préalable une quelconque protection. « Ceci est un crime contre nos concitoyens et nous avons ouvert une enquête avec la RCA ». Cette société Wagner, a-t-il affirmé, n’a pas de lien avec l’armée russe et emploie des militaires à la retraite. Les Russes d’ailleurs sont très en retard sur ce marché mondial par rapport aux Américains qui font appel à des « consultants » comme Blackwater, déployée en Irak et en Afghanistan, a regretté Bogdanov.
Jacques Hubert-Rodier

Envoyé spécial à Rhodes